Perfect Blue, ou l’animation japonaise à son summum

Satoshi Kon (今 敏), réalisateur de génie disparu beaucoup trop tôt, nous a offert certaines des plus belles perles de l’animation japonaise : Millennium Actress, Tokyo Godfathers ou encore Paprika. Mais si c’est son œuvre tardive qui a la plus grande reconnaissance du public, notamment l’onirique et envoûtant Paprika, son premier film reste un modèle du genre.

Qu’est-ce que Perfect Blue (パーフェクトブルー) ?

Perfect Blue est un animé sorti en 1997 dans les salles japonaises. Satoshi Kon n’est pas un novice en termes d’animation : après des études de design visuel à l’université d’art de Musashino, il s’est fait remarquer par son travail auprès de Mamoru Oshii (押井 守), le réalisateur de l’extraordinaire Ghost in the Shell (攻殻機動隊). Cependant, il lui vient vite l’envie de concevoir lui-même ses propres œuvres, et c’est suite à une requête auprès du studio MadHouse qu’on lui permet d’adapter en long-métrage un roman de Yoshikazu Takeuchi (竹内 義和), Perfect Blue. Thriller psychologique qui oscille par moment avec l’horreur et semble s’aventurer vers le fantastique sans jamais franchir le pas, ce film maîtrise son sujet avec un brio rare. L’histoire en elle-même est déjà intéressante : Mima Kirigoe (霧越未麻) est une jeune chanteuse de vingt ans, leader d’un girl-band de J-Pop, les Cham. Sous les conseils d’un de ses agents, M. Tadokoro (田所), elle choisit de donner une nouvelle orientation à sa carrière en quittant la chanson pour devenir actrice car on lui propose un petit rôle dans une série policière. Mais ce retrait de l’univers musical ne plait pas à ses fans, notamment un otaku qui va commencer à la harceler. Déjà fragilisée par cet événement, la santé mentale de Mima va se dégrader sous les effets conjugués de la découverte d’un site Internet qui relate ses moindres faits et gestes et des scènes toujours plus osées que le scénariste la pousse à tourner…

Le double parfait et le questionnement de l’identité : les thèmes par excellence de Satoshi Kon

De très nombreux thèmes sont abordés dans cette œuvre, dont notamment celui qu’on pourrait nommer le « double parfait » : alors que Mima se questionne de plus en plus sur elle-même, elle va développer une schizophrénie qui va aller crescendo tout au long de l’œuvre. La jeune femme va croire voir son double, habillé comme elle l’était du temps où elle était une idole, qui le sermonne sur sa nouvelle profession d’actrice. Les apparitions, au départ cantonnées à des reflets et ne durant que quelques secondes, vont devenir toujours plus importantes et longues, jusqu’à sembler prendre vie. Les miroirs et les reflets font notamment l’objet d’une attention particulière : renvois d’une réalité fantasmée, ils trouvent tout leur sens lors de la chute, quand ils servent, a contrario, à faire voir au-delà des artifices.

La détresse et la fragilité psychologique de Mima, qui va monter en puissance, va en outre être reflétée par la série dans laquelle elle joue. Tant et si bien que réalité et fiction vont progressivement disparaître, trompant constamment le spectateur : de nombreuses scènes semblent appartenir à la vie de Mima, avant qu’on se rende compte qu’il ne s’agissait que de prises, quand les techniciens et les caméras rentrent dans le champ. Les transitions font donc l’objet d’une attention toute particulière de la part de Satoshi Kon, et sont réalisées avec une élégance rare : presque toutes les scènes semblent être la continuation directe de la précédente, mais ce qu’on ignore alors, c’est qu’on ne regarde qu’un « film dans le film ». L’histoire avance plus vite que ce qui est montré, ce qui provoque un certain vertige et perd le spectateur : ainsi, il se retrouve dans la même position que l’héroïne, dépassé par ce qui se passe, ne sachant pas à quoi se raccrocher et doutant de tout. Mima est effrayée par le reflet que lui renvoie son miroir, elle a peur du chemin qu’elle prend et le doute la ronge : « et si j’avais fait le mauvais choix » ? A cette question obsédante, elle n’arrive pas à trouver une réponse : son ancienne carrière de chanteuse la hante, d’autant plus que ses deux anciennes partenaires, après son départ, obtiennent un succès qu’elles n’avaient jamais rencontré lors de leur trio. A cette question de la justesse de son choix s’ajoute celle de sa propre identité. Mima ne sait plus qui elle est, d’ailleurs une des phrases emblématique du film est « Qui es-tu ? », répétée de nombreuses fois. Son angoisse est transmisse au spectateur à travers une ambiance pesante et une musique inquiétante, qui émaillent certaines scènes en la remplissant d’une gravité sourde.

Mima, un personnage humain, entre forces et faiblesses

Nous avons donc là une œuvre qui plonge dans les méandres d’une jeune femme fragile : cependant, comme tous les personnages féminins de Satoshi Kon, Mima n’est pas intrinsèquement faible, ce n’est pas une femme « objet » attendant d’être secourue. Au contraire, si Mima est parfois un peu « bébête », elle est extrêmement attachante et sous sa fragilité on sent une forte volonté. Mima n’a pas besoin d’être assisté : l’exaltante course-poursuite qui clôture presque le film nous le prouve. Elle a une forte volonté, et si elle prend conseil autour d’elle, c’est finalement elle qui tranche. D’ailleurs, la difficulté est de faire accepter à soi-même ses choix, et c’est ce qu’elle tente de faire. Plutôt que de baisser les bras et de redevenir une idole, Mima se bat pour prendre de l’ampleur dans cette petite série qui semble, d’après les échos des spectateurs qu’on entend, assez mauvaise. C’est donc un personnage à la forte volonté, mais tiraillé, ce qui fait tout son intérêt. D’ailleurs, sa personnalité ressort au moment où elle quitte son groupe, signe que le réalisateur approuve ce choix : sur scène, elle était vêtue comme les autres chanteuses et rien ne la distinguait. Ce n’est qu’une fois libérée de ce carcan que son identité visuelle s’affirme. Le personnage souhaite son émancipation : encore doit-elle l’accepter.

Le cadre de l’action : un univers réaliste

L’univers de Mima est clairement le Japon de la fin des années 90 : l’espace se comprend par la présence d’idole, phénomène typiquement japonais, les librairies de mangas et les inscriptions en japonais écrits un peu de partout. Egalement, le train passant au milieu de la ville sur une longue passerelle, élément qui semble indispensable dans tout animé qui se respecte ! L’action aurait pu être intemporelle si on ne voyait pas Mima acheter son premier ordinateur (un énorme Mac) et questionner Rumi (ルミ), son second agent, sur ce que sont des « home-page », ce qui la place sans conteste à la fin des années 90. Perfect Blue essaie dans ses décors de coller au plus près de la réalité, en nous introduisant dans l’intimité de notre protagoniste. La direction artistique est donc calquée sur une ville japonaise lambda : bien réussie, elle n’est cependant pas au niveau qui sera atteint dix ans plus tard avec Paprika. Toutefois, les dessins sont assez beaux pour qu’on se sente investi et qu’on ait l’illusion de la véracité du monde qui nous est présenté.

Conclusion

Ce film fait partie de ceux qui, à la fin des années 90, ont clairement montré à l’Occident que l’animation japonaise n’était pas, comme celle occidentale, réservée très majoritairement à des enfants. Dans la veine d’un Akira (アキラ), The End of Evangelion (新世紀エヴァンゲリオン 劇場版) ou Jin-Roh (人狼), Perfect Blue développe d’une part des thématiques adultes et lourdes, et au niveau purement visuel il est très clairement réservé à un public averti, présentant des scènes de nu, de meurtres sanglants et de viol. Mais aucun de ces moments n’est jamais gratuit et chacun participe activement à l’histoire. Perfect Blue est donc un animé bouleversant, poignant, qui bénéficie d’un scénario remarquable, d’une réalisation extrêmement soignée, d’un doublage parfait et d’une bande-son mémorable. Le seul point négatif qu’on pourrait lui trouver, c’est son animation fluctuante, globalement d’assez bonne facture mais qui est parfois, surtout en début de film, assez grossière. Qu’importe : Perfect Blue se doit d’être dans la vidéothèque de tout cinéphile, au-delà des simples amateurs d’animés, par ses indéniables qualités intrinsèques, aussi bien dans sa riche mise en scène et dans son montage sublime que grâce à ses formidables capacités réflexives. N’ayons pas peur de le dire : Perfect Blue, s’il n’atteint pas la perfection, la touche toutefois.

Florian VESLIN

Perfect Blue, ou l’animation japonaise à son summum
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