Ghost in the Shell, ou l’âme de l’animation japonaise
Ghost in the Shell, ou l’âme de l’animation japonaise

Ghost in the Shell (攻殻機動隊) est un anime mythique, qui a permis à la Science-Fiction japonaise d’acquérir définitivement ses lettres de noblesse au milieu des années 90, après une décennie foisonnante initiée par Akira (アキラ) et dont les séries phares ont été, entre autres, Neon Genesis Evangelion (新世紀エヴァンゲリオン) et Cowboy Bebop (カウボーイビバップ). Le film bénéficie d’un puissant rayonnement en Occident d’une part grâce à ses qualités intrinsèques, d’autre part grâce à l’apport qu’il a eu dans le développement du monument de SF cyberpunk qu’est The Matrix, réalisé par les Wachowski. En effet, les deux réalisateurs américains avaient défini leur script comme étant un « Ghost in the Shell en version live ». Si le résultat final est assez éloigné de l’œuvre de Mamoru Oshii (押井 守), il existe de nombreuses passerelles entre les deux films et The Matrix est émaillé de clins d’œil à Ghost in the Shell.

Qu’est-ce que Ghost in the Shell ?

Sorti en 1995 sur les écrans nippons, Ghost in the Shell est l’œuvre de Mamoru Oshii, un réalisateur révélé au grand public par son film Patlabor (機動警察パトレイバー). Après plusieurs projets, dont Talking Head en 1992, un film expérimental, Oshii récupère les droits d’un manga policier/cyberpunk de Masumune Shirow (士郎 正宗) du nom de Kôkaku Kidôtai, qui rencontre alors un certain succès. Il est à noter la différence de signification entre le titre du manga et celui du film : celui de l’œuvre originelle avait été imposé au mangaka par son éditeur. Littéralement « policiers anti-émeute en carapaces offensives », ce titre plat et assez éloigné de l’essence du manga est bien loin du mystérieux et poétique Ghost in the Shell (« Un fantôme dans la coquille » pour ceux ayant séché leurs cours d’anglais) que souhaitait Shirow, en référence au livre philosophique d’Arthur Koestler, The ghost in the machine (traduit en Français par Le cheval dans la locomotive). L’action de l’anime se déroule en 2029, dans la métropole de Newport City (avatar de Neo-Tokyo). On suit l’enquête du major Motoko Kusanagi (草薙 素子) et de son coéquipier Batou (バトー), des cyborgs (des humains « améliorés » ayant des corps robotiques et des cerveaux boostés) faisant partie de la section 9, une agence gouvernementale antiterroriste. Ils traquent un pirate informatique particulièrement actif et virulent connu sous le nom de Puppet Master (人形使い), sur fond de conflits entre les différents services et d’incidents diplomatiques avec la République de Gabel…

Une réflexion sur l’humanité

Ghost in the Shell est un film original, qui ne se laisse pas facilement appréhender. Sa structure elle-même ne correspond pas à l’idée qu’on pourrait s’en faire : c’est un film bref (à peine 80 minutes), parcouru par de nombreuses phases contemplatives qui détonnent après des scènes d’action endiablées. Et c’est peut-être là une des plus belles réussites d’Oshii : œuvre tourbillonnante, Ghost in the Shell sait aussi se poser pour laisser le spectateur partir à la découverte de l’univers du major Kusanagi. Cela est particulièrement visible lors de ce qu’on pourrait presque appeler « l’entracte » qui court entre la première et la deuxième partie du film : pendant 3 minutes 30, on assiste à une pause dans l’intrigue. La caméra se déplace dans la ville, suivant Kusanagi au départ avant de l’abandonner ; il en résulte des images sublimes, magnifiées par la musique de Kenji Kawai (川井 憲次), et qui donnent véritablement vie à la métropole où se déroule notre intrigue. La cité devient un personnage à part entière, et ses habitants se dévoilent au spectateur grâce à une direction artistique particulièrement inspirée. La ville semble posséder une vie propre et dépasser largement le cadre étroit que lui offre la caméra pour se déployer bien au-delà. Et là, il nous faut crier au génie, car cet interlude pourrait à lui seul résumer le cœur profond de l’œuvre : déjà, qu’est-ce que l’humain ? Et : l’inanimé peut-il posséder une conscience ? Nous allons ici nous interroger essentiellement sur la première question, la seconde nécessiterait, pour un traitement adéquat, de révéler trop d’éléments de l’intrigue. La question de l’humanité est posée à travers tous les membres de la section 9 et surtout de notre protagoniste, Motoko Kusanagi. Le film suit les états d’âme de celle qui doute encore d’être humaine : le dernier reliquat de sa vie biologique n’est plus que son « ghost », son âme, enfermé dans un corps d’acier. Cette transformation physique lui permet d’accomplir des prouesses mais dans le même temps provoque en elle un malaise palpable. Déjà, le major sait que l’informatique et la mécanique ont des limites, ce qui la fait douter de ses propres capacités. Signe de ce trouble, elle débauche dans l’équipe d’intervention un jeune policier, qui n’a subi aucune modification : officiellement pour diversifier son unité, il est probable qu’en réalité, elle ressente le besoin d’être en contact avec des êtres humains « purs » pour voir comment ils interagissent avec elle, pour voir s’ils la considèrent comme vivante ou robotique. En effet, mais cela est plutôt visible dans la série avec les Tachikoma, les Hommes voient les machines comme des objets et les traitent en conséquence. Kusanagi se questionne, s’interroge, jusqu’à laisser pantois son coéquipier Batou. Mais cette quête intérieure du major n’est pas évidente pour le spectateur : elle ressemble à un humain, agit comme un humain… Celui qui visionne l’œuvre n’a généralement que peu de doute sur l’appartenance de Kusanagi à l’humanité, même si on voit souvent son corps mécanique. Sa froideur même est tempérée par les scènes plus intimistes où on apprend à la connaitre. Et c’est là qu’il convient de faire un parallèle intéressant : Kusanagi est officiellement un cyborg mais agit comme un humain, et le film nous présente des personnages dont le cerveau est piraté et qui ne deviennent rien d’autre que des marionnettes (d’où le nom du pirate informatique, le Puppet Master, ou « marionnettiste » en Français). Ces humains-là apparaissent comme des pantins, ne sont plus conscients de qui ils sont : de faux souvenirs leur sont implantés pour les pousser à commettre certaines actions, et bien souvent ils n’ont même plus la connaissance de leur propre nom. Or le nom, c’est l’élément sacré par excellence, c’est ce qui nous rend intrinsèquement humain, ce qui nous définit. Quand ces personnages perdent leur nom, quand ils deviennent incapables de se souvenir qui ils sont, d’où ils viennent, alors s’agit-il toujours d’humains ? Finalement, qui a la plus grande parcelle d’humanité : Kusanagi ou bien ces hommes piratés ? C’est là une des nombreuses pistes de réflexion que lance Ghost in the Shell.

L’esthétique, une claque visuelle

L’imagerie de Ghost in the Shell est une de ses plus grandes qualités. En effet, la direction artistique est extrêmement travaillée : les plans sont irréprochables, et l’animation est d’une fluidité exemplaire, y compris lors des scènes d’action. Les équipes techniques du film ont réussi à rendre crédible l’univers en nous présentant un monde qui n’est, finalement, pas si différent de celui qu’on connait (voir la scène du marché par exemple) mais en y incorporant des éléments futuristes : d’une part, on a des éboueurs qui ramassent les déchets, et de l’autre une héroïne pourvue d’une combinaison thermo-optique, qui lui permet de devenir invisible... La crédibilité vient aussi de la gestuelle des personnages, de comment ils se comportent avec leur environnement : Oshii a longuement travaillé pour rendre l’animation la plus réaliste possible, en préproduction comme en postproduction, et cela a une résurgence nette à l’écran, quand on voit le découpage parfait des gestes de tous nos protagonistes.

Parler esthétique en analysant Ghost in the Shell conduit nécessairement à discuter du générique qui ouvre le film après une séquence introductive. Modèle du genre comme moyen d’être plongé dans le récit (sans atteindre toutefois le niveau du générique de Paprika de Satoshi Kon), il nous présente la construction du corps du major Kusanagi, entrecoupée des noms de l’équipe technique qui sont formés après que du binaire vert a envahi l’écran. Ainsi, le spectateur prend conscience de la particularité du major, du monde futuriste dans lequel l’histoire prend place. C’est également un moment de calme après une intense scène pré-générique, où l’on peut admirer l’esthétique du film sans retenue.

Ce qui est également intéressant à noter, c’est que le film semble justifier son recours à l’animation. Ce procédé lui donne une homogénéité dans le traitement des différents lieux et des personnages qui ne sont pas « hors-sol », ce qui n’aurait pas pu se produire en cas de film live. En 1995, les trucages numériques sont encore balbutiants : la révolution Jurassic Park n’a eu lieu que deux ans auparavant, et le rendu aurait perdu de son intensité avec le temps –ce qui n’est pas le cas avec l’animation. Le fait de ne pas avoir l’œil attiré par des défauts de texture et au contraire d’être fasciné par la beauté graphique joue énormément dans le plaisir ressenti lors du visionage de Ghost in the Shell. Ce qui rend l’annonce de son adaptation en version live extrêmement périlleuse…

La question de l’adaptation

Comme nous l’avons vu, le film se base sur un manga de 1989. Et il est très intéressant de comparer les deux œuvres. Précision pour ceux voulant s’y risquer : malheureusement, le manga original n’est plus édité (les libraires essaieront de vont refourguer Stand Alone Complex), et le dénicher d’occasion peut être un véritable chemin de croix (votre humble serviteur en sait quelque chose, lui qui a passé une après-midi entière à écumer tout Paris avant de trouver le saint ouvrage au fin fond d’un Gibert, dont même les vendeurs avaient oublié l’existence…). Le film reprend fidèlement l’univers, les personnages, les intrigues politiques… mais effectue également plusieurs changements qui montrent que l’anime est avant tout l’œuvre d’Oshii. Déjà, le character design de Kusanagi a été retravaillé, la faisant apparaitre un peu plus âgée. Surtout, le réalisateur la rend bien plus calme et froide que dans le manga, où son tempérament est au contraire sanguin. Egalement tout l’aspect comique du manga (assez bien réussi il faut le reconnaître !) est passé à la trappe dans l’adaptation, où pour le coup on ne rit pas du tout. Enfin, la direction artistique du film que j’ai encensée dans la section précédente a entièrement retravaillé le style de Shirow, qui est assez différent : le trait est très inspiré pour le mouvement, pour composer une case, et surtout sur l’action, qui est d’une lisibilité exemplaire. Mais les décors n’ont pas le même grandiose que ceux qu’on retrouve dans l’anime, ils sont plus tassés sur eux-mêmes, mais aussi d’une certaine manière ils sont plus organiques. Finalement, le film est une adaptation plutôt fidèle mais revisitée par le réalisateur, ce qui n’est pas plus mal : par leur approche différente d’un même univers, les deux médiums sont complémentaires et je ne peux que recommander la lecture du manga !

Conclusion

Ghost in the Shell est une œuvre à voir absolument, au moins une fois (mais vous reverrez le film : plusieurs visionnages sont nécessaires pour tenter d’en comprendre toutes les subtilités). Cet anime signe le triomphe de la Science Fiction japonaise d’une manière éclatante, en proposant une richesse de fond comme de forme assez peu commune. Les différents niveaux de lecture, les références cachées, les problèmes soulevés sont légions et sont sublimés par une réalisation exemplaire, de toute beauté. A noter que l’anime a connu quelques changements en 2008 vu qu’une nouvelle version proposant des graphismes revus et corrigés par ordinateur a vu le jour sous le nom de Ghost in the Shell 2.0. En bref, ce film peut trouver des échos auprès d’un large public : amateurs de SF, de films philosophiques, ceux aimant la simple beauté graphique… Pour faire plus simple, on pourrait dire que ce film se doit d’être vu par n’importe quel cinéphile. Mais comme Perfect Blue dont on a déjà parlé, il est destiné à un public averti.

Pour aller plus loin…

Ghost in the Shell, Stand Alone Complex : une série approfondissant l’univers, composée d’épisodes « stand alone », qui se focalisent sur des enquêtes de la section 9, et des épisodes « complex », qui se suivent et présentent la traque organisée par le major Kusanagi contre le « Bouffon Rieur ».

Ghost in the Shell 2 : Innonce : la suite de Ghost in the Shell, présentée en compétition à Cannes en 2004.

Ghost in the Shell : Arise : sorti en 2015, ce nouveau film revient sur la création de la section 9.

Ghost in the Shell, ou l’âme de l’animation japonaise
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