Dessin original de et Copyrights à Pauline Millet, 23/04/2016

Dessin original de et Copyrights à Pauline Millet, 23/04/2016

La traversée du temps (時をかける少女) est un film bien particulier dans l’histoire de l’animation japonaise : c’est cette œuvre qui a véritablement lancée la carrière de Mamoru Hosoda (細田 守), réalisateur aujourd’hui acclamé et considéré comme le successeur de Hayao Miyazaki (宮崎 駿) en termes d’ambitions cinématographiques. Pourtant, de la même manière que ce qu’on avait pu voir avec Satochi Kon (je vous renvoie à la critique de Perfect Blue), les films postérieurs de Hosoda ont un peu occulté le rayonnement de La traversée du temps, quand bien même nous avons là une œuvre unique, enchanteresse et forte.

Qu’est-ce que La traversée du temps ?

Projetée dans les cinémas japonais en 2006, La traversée du temps est l’œuvre fondatrice de Mamoru Hosoda. Né en 1967 à Kamiichi (上市町), dans la préfecture de Toyama (富山県), Hosoda a été formé à l’Université des Arts de Kanazawa. En 1991 il intègre le célèbre studio Toei en tant qu’animateur, et c’est en 1999 qu’il réalise son premier film, Digimon. En 2005, il est chargé d’un long-métrage d’animation basé sur la série One Piece. Ce projet terminé, il met un terme à sa collaboration avec Toei et se rapproche du studio Madhouse. Ce dernier ayant acquis les droits d’un roman à succès de 1967, écrit par Yasutaka Tsutsui (筒井 康隆) et intitulé La traversée du temps, Mamoru se charge de l’adaptation, mais en faisant du film une suite au livre et non pas une retranscription.

Une structure de récit complexe

Ce qui retient avant tout l’attention pendant la vision de cet anime, c’est bien entendu sa structure, rendue éminemment intéressante grâce au cœur de l’intrigue : les incessants sauts dans le temps. Précisons tout de suite que ces sauts sont d’une portée limitée et que Makoto Konno, notre protagoniste, ne va pas se retrouver sur un champ de bataille, entourée de samouraïs. Non, ces voyages temporels ne sont que de quelques heures, l’action étant centrée sur la journée du 13 Juillet, ce qui permet de circonscrire le cadre des événements tout en augmentant leur intensité dramatique. En effet, nous avons affaire à une progression non pas linéaire comme on en a l’habitude, mais cyclique –en partie tout au moins. Cela se voit de manière légère avec le pudding de Makoto, qui est mangé par sa petite sœur avant le début du film mais dont la scène apparait à l’écran, sans flash-back, au cours du premier quart. Cela est possible car ce n’est pas le film qui est retourné dans le temps, mais Makoto. Avec une intensité dramatique plus intense, Hosoda construit son film tout entier autour d’un passage à niveau potentiellement mortel, où vont et viennent les personnages, mais dont la position temporelle dans l’intrigue n’évolue pas ou peu. Joie des triturations temporelles : le film avance, son histoire évolue, mais pas le temps dans lequel il est irrémédiablement circonscrit. Pourtant, la progression est bien là dans le développement des personnages, ce qui permet de voir les protagonistes évoluer et se dévoiler toujours plus aux yeux du spectateur, quand le cadre, lui, reste familier : présenté au début, nous sommes toujours sur la même échelle temporelle et donc, ce sont invariablement les mêmes personnages qui reviennent. Tout l’intérêt d’une telle construction, bien entendu, est de montrer la progression psychologique de Mokoto et de son entourage : face à une même situation, quels choix font-ils au début et à la fin du long-métrage ? Finalement, on se rend compte que le voyage dans le temps n’est en soit qu’un prétexte, un moyen d’amuser le spectateur, vu qu’il n’est pas traité de manière particulièrement fouillée (aucun véritable jeu sur les paradoxes temporels par exemple). Ce qui compte avant tout, c’est notre personnage principal et ceux qui gravitent autour d’elle.

La figure de Makoto Konno

Comme on l’a vu, celle qui est au centre de l’histoire, c’est Makoto Konno. Le film la suit sans interruption du début à la fin, et le spectateur peut même découvrir le fil de ses pensées. Jeune fille de dix-sept ans, Makoto est tout autant insouciante qu’elle est pleine de vie, faisant d’elle un personnage aussi tourbillonnant que touchant et sincère. Makoto est accompagnée de ses deux meilleurs amis, Chiaki Mamiya et Kôsuke Tsuda, qui se retrouvent régulièrement pour jouer au base-ball (une passion japonaise). Si le premier est tapageur et moqueur, le second est studieux et plus réservé. Mais ces trois-là se complètent à merveille, d’autant que le rôle des deux garçons va au-delà des simples figurants destinés à permettre au personnage principal de prendre son envol. Si on ne peut éviter l’histoire d’amour entre Makoto et un de ses amis (je vous réserve la surprise duquel il s’agit), qui reste bien amenée et intéressante scénaristiquement, Chiaki comme Kôsuke ont une personnalité affirmée et ont une existence par-delà Matoko. Cette dernière étant le cœur du film, c’est surtout elle bien entendu qui va être développée par Hosoda. Ce que cherche à montrer l’anime, entre autres (car les thèmes sont assez nombreux, voyons là uniquement le principal), ce sont les répercussions qu’ont nos actions, et particulièrement les effets sur ceux qui nous entourent : le meilleur choix du monde, fait sans réflexion, peut être lourd de conséquences…

Une direction artistique soignée dans son académisme

Après avoir parlé du fond, évoquons la forme. L’animation n’est clairement pas révolutionnaire, loin s’en faut. Cependant, dans son grand académisme, elle reste d’une belle simplicité qui va parfaitement avec le cœur de l’histoire : nul besoin de grandiose ici, qui d’ailleurs aurait été déplacé, on se concentre sur l'intimité des personnages. Nous avons donc affaire à une direction artistique simple mais efficace, dans laquelle on retrouve la patte de Hosoda notamment dans le design des personnages. Au niveau graphique, quand Makoto remonte le temps, on a quelques fulgurances visuelles mais qui restent malgré tout bien peu originales (voir notre héroïne se déplacer autour d’horloges gigantesques quand notre film se construit sur le temps, c’est ce qu’on est en droit d’attendre mais cela reste sans trop d’imagination). Néanmoins, l’animation en tant que telle est excellente (ce qui est sans surprise de la part d’un studio tel que Madhouse), et le film reste toujours très agréable à l’œil.

Conclusion

Ce premier film d’Hosoda ne va pas vraiment dans le sens des suivants : la filiation, thème « hosodanien » par excellence, est évoquée avec le personnage de la tante qui est une sorte de miroir de Makoto, mais n’est pas centrale, contrairement à Summer Wars, Les enfants-loups Ame et Yuki ou Le garçon et la bête. On a donc là un film qui se concentre sur son héroïne avant tout sans pour autant délaisser les personnages secondaires, et qui sans atteindre la portée philosophique d’un Ghost in the Shell (il n’en a d’ailleurs pas l’intention), interpelle sur le sens de nos choix. Avec son scénario ingénieux, ses personnages intéressants, son message fort et son visuel soigné, La traversée du temps est un incontournable, qui a lancé un des réalisateurs le plus talentueux de notre époque.

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