Cinq centimètres par seconde, toute la beauté du Japon en 62 minutes

Cinq centimètres par seconde (秒速5センチメートル) n’est pas, contrairement aux précédents animés que nous avons vu, extrêmement connu ; pourtant, il est considéré comme un des grands classiques de l’animation japonaise. Ce film a contribué à propulser son réalisateur Makoto Shinkai (新海 誠) sur le devant de la scène, lui qui est aujourd’hui considéré par certains comme le successeur spirituel de Miyazaki (le Japon cherchant désespérément un dauphin au Grand Maître). Malheureusement, c’est une œuvre trop souvent ignorée des profanes, en raison de la faible diffusion des œuvres de Shinkai en Europe. Pourtant, sous le couvert d’innocentes amours enfantines, nous est contée une histoire douce-amère, lente et poétique, superbement mise en scène, qui mérite grandement qu’on s’attarde dessus.

Qu’est-ce que Cinq centimètres par seconde ?

Deuxième moyen-métrage de Makoto Shinkai après La tour au-delà des nuages (雲のむこう、約束の場所), Cinq centimètres par secondes est sorti au Japon en 2007. Le réalisateur n’est pas à son coup d’essai : dès 1999, il est repéré par les critiques nippons grâce à son (très) court-métrage minimaliste Kanojo to kanojo no neko (彼女と彼女の猫), film indépendant en noir et blanc d’à peine quatre minutes et quarante-trois secondes, totalement conçu par Shinkai, hormis la composition musicale. En 2002, grâce à la relative notoriété que lui a porté son premier court-métrage, il sort The voice of a distant star (ほしのこえ), un nouveau court-métrage de 25 minutes qui possède les deux éléments-clés de son cinéma, à savoir la romance et la séparation. Son premier moyen-métrage, La tour au-delà des nuages, est acclamé par la critique comme par le public, et c’est devant un parterre toujours plus important de fans qu’est projeté, en 2007, Cinq centimètres par seconde.

Moyen-métrage d’une heure, ce film est découpé en trois parties : « essence de fleurs de cerisier » (environ 25 minutes), « cosmonaute » (environ 20 minutes) et enfin « cinq centimètres par secondes » (environ 10 minutes). Nous suivons le personnage de Takaki à trois étapes de sa vie : 10 ans, 17 ans et 25 ans, avec comme fil rouge l’amour qu’il porte à Akari, dont il est séparé très tôt dans le film. Comme dans tous films de Shinkai qui se respecte, le thème principal est celui de l’amour au-delà des distances, et dans cette œuvre-là il s’agit de distances physiques (les distances imposées par la société se retrouvent dans son œuvre suivante, Le Jardin des mots (言の葉の庭)).

Un style graphique remarquable

Pour rendre à César ce qui appartient à César, disons-le tout de suite : ce film est sublime. C’est une merveille d’animation, de direction artistique, de colorisation. Les décors sont à couper le souffle, et la volonté de réalisme a été poussée à l’extrême. Ainsi, Takaki emprunte le réseau ferré nippon dans la première partie du film : tout correspond à la réalité des transports tokyoïtes, jusqu’aux panneaux d’affichages dans les gares ! Dans cette œuvre, rien n’a été laissé au hasard et le moindre décor a été profondément travaillé, ce qui rend un plan qui pourrait être quelconque, celui de la gare de Shinjuku par exemple, extrêmement plaisant à regarder. Cela donne une ambiance toute particulière au film, car ceux qui connaissent les lieux sont instantanément propulsés dans l’histoire, qui apparait presque familière. Shinkai a porté le style graphique de l’animation japonaise à un degré de perfection inégalé jusqu’alors, et rien que pour cela le film mérite amplement le détour. Tout au plus pourrait-on faire les difficiles à propos des personnages, dont le style de dessin très manga semble un peu jurer avec l’extrême réalisme des environnements.

Le montage quant à lui est propre et efficace, mais sans génie (on est loin des extraordinaires transitions d’un Satoshi Kon), hormis peut-être dans la dernière partie, où il se veut plus ambitieux. En effet, sur la très belle chanson de Yamazaki Mazayoshi, One more time, one more chance, sont présentées une succession d’images visant à nous faire comprendre l’évolution du personnage de Takaki, un moment particulièrement réussi. Enfin, citons la fin de l’animé qui est construite en miroir par rapport à une scène du début, et qui clôt de manière très intelligente ce moyen-métrage d’une grande virtuosité technique.

Mais un animé, ce n’est pas que de la technique, c’est aussi une histoire, et il est temps de nous y intéresser.

Une écriture convaincante mais pas sans défauts

Si personne ne peut contester la réussite artistique du film, le scénario risque au contraire de diviser le public entre ceux qui vont pleurer à chaudes larmes en vivant intensément l’histoire et ceux qui s’ennuieront devant un film qui n’est pas exempt de longueurs (malgré sa petite heure… mais sur ce point nous y reviendrons) et qui peut paraître très mièvre. En effet, tout le film tourne autour de la séparation initiale entre Takaki et Akari, et du refus pour Takaki d’oublier son amour d’enfance. Le rythme du film est donc très lent (ce n’est pas un film haletant, il n’y a pas de course-poursuite ni de mystère), surtout que Shinkai réalise des ellipses de plusieurs années entre chaque partie, ce qui fait que nous ne sommes témoins que de quelques heures dans la vie de Takaki. Toutefois, il convient de faire remarquer que la longueur qui peut être ressentie et qui rythme la première partie est une intention de réalisation, servant à montrer le désespoir qui envahit Takaki. En effet, ce dernier est ralenti dans son voyage qui doit lui permettre de rejoindre Akari par une tempête de neige immobilisant les trains les uns après les autres… Le rythme du film ralentit toujours plus à ce moment, car Takaki lui-même a l’impression que le temps se fige alors que ses retrouvailles avec Akari paraissent s’éloigner toujours plus... La sensation d’un temps qui n’avance pas se communique alors au spectateur, pour qui les quelques minutes que dure ce passage semble durer bien plus longtemps. Dans le cas présent donc, ce sentiment d’attente qui nous envahit n’est pas un défaut du film, mais bien à une intention de réalisation habile et maîtrisée, qui invite le spectateur et Takaki à ne faire plus qu’un : il faut garder à l’esprit que ressentir des émotions négatives (ici, une impression de lenteur particulièrement forte) devant une œuvre peut très bien être l’effet recherché par le réalisateur (nous verrons cela plus en détails quand nous évoquerons Elfen Lied). En revanche, il est indéniable, et c’est une faiblesse des scénarios de Shinkai, que le film peut être ressenti par certains comme très mièvre : la voix constamment désespérée de Takaki en VO et les grandes envolées lyriques du film n’aident pas vraiment à rattraper un scénario parfois convenu, même si la fin rattrape l’ensemble. Enfin, la deuxième partie du film semble inférieure aux première et troisième, car elle apporte finalement assez peu à la psychologie de Takaki et introduit un personnage, Kanae, qui est attachant mais moins intéressant à suivre que Takaki ou Akari.

Pour conclure

Cinq centimètres par seconde est un film techniquement maîtrisé, d’une incroyable beauté, qui est indubitablement à voir. Il n’a pas révolutionné l’animation, mais a conduit à définir un nouveau standard graphique. Son scénario est très loin de la profondeur d’un Ghost in the Shell (dont on a parlé dans une précédente analyse) mais pour l’apprécier, il suffit de le prendre pour ce qu’il est : beau, simple et efficace, rien de plus. Un incontournable pour tous les amateurs de romances, et pour ceux qui réussiront à s’identifier à un des personnages.

Et au fait, pourquoi cinq centimètres par seconde ? Parce que c’est la vitesse à laquelle tombe les pétales de cerisiers. C’est tellement japonais !

Florian V

PS : le nouveau film de M. Shinkai « Your name » semble voir déjà conquis le public japonais, on vous le recommande donc vivement !

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